Les dessins d’Erwan Isle de Beauchaine sont tel un rituel. Ils expriment une pensée fugace, tracée au pastel à l’huile d’un geste compulsif, soit sur papier, soit sur les murs ou les affiches de Paris. Cette pensée se matérialise à travers des lignes nerveuses et des signes répétés : l’étoile à cinq branches, des visages aux contours stylisés, des formes symboliques. C’est le langage de l’artiste, des dessins dont le caractère minimaliste lui permet, ‘à travers le trajet d’une ligne continue’, de faire passer ‘une émotion universelle’. 

La naissance de ces signes est issue d’un processus proche de l’écriture automatique, c’est l’impression directe de l’inconscient sur papier. L’artiste conçoit ces motifs comme une extension du langage écrit : ‘prolongement ou complément de l’acte d’écrire, le symbole devient une parole à soi, un chez soi du signe’. C’est une langue qu’il apprivoise. Cet apprentissage se fait dans une urgence double. La première est celle de la mémoire. Une fois le signe apparu, il doit s’en souvenir, comprendre son mode d’emploi, assimiler le mouvement des lignes qui le forment et des points qui l’animent. Pour cela, il le reproduit inlassablement, comme un danseur répétant les gestes qui lui permettront de composer plus tard une improvisation. 

Une fois apprivoisé, il faut s’en détacher. C’est la deuxième urgence, celle de libérer cet élément de langage, de l’extraire de son espace mental, et de le laisser s’exprimer par l’action du tracé, ‘pour délivrer une pulsion, incarner un geste et rendre visible’. Sous le nom d’Airwan Isle Groove, il se rend dans les rues et mêle ce signe fraichement assimilé à ceux déjà acquis, dans une performance urbaine permettant la naissance d’un nouveau groove. Ces dessins évoquent la rencontre entre le tracé de Cy Twombly dont ‘aucun trait ne semble doué d’une direction intentionnelle, et cependant tout l’ensemble est mystérieusement dirigé’ et les affiches lacérées, groovées, de Jacques Villeglé qu’il récolte et associe pour créer une nouvelle oeuvre.[1] Mais à la différence de l’affichiste, Erwan Isle de Beauchaine ne cherche pas à refléter la culture dominante. Ses grooves lui permettent l’expansion d’un langage personnel.

On peut apercevoir les grooves dans Paris, au détour d’une rue ou d’un couloir de métro. Ils fonctionnent comme un message codé qui nous interpelle. Régis par l’émotion plutôt que la logique, nous sommes intrigués, amusés, parfois émus ou déconcertés. Chaque dessin est comme la découverte d’un nouveau mot. 

L’affiche publicitaire du métro parisien est un support récurrent d’Erwan Isle de Beauchaine. Sur sa surface, les pigments du pastel à l’huile ressortent avec une certaine violence, comme pour contrebalancer l’agressivité du message publicitaire. Roland Barthes décrit l’image publicitaire comme ‘franche, ou du moins emphatique’.[2] Ces qualités se retrouvent dans les grooves de l’artiste. Le langage publicitaire excite l’oeil et interpelle l’inconscient à l’aide de symboles simples et forts. Pour Barthes, son pouvoir réside dans sa capacité à relier le lecteur à l’expérience d’images anciennes, d’obscures et profondes sensations du corps.[3] Cette universalité et cette faculté à éveiller de telles émotions par le symbole est caractéristique des grooves

Récemment, il s’est concentré sur le support papier, qui lui permet d’explorer plus en profondeur la construction de ses grooves. Suite à la phase d’écriture automatique déjà évoquée, il pose les quelques dessins sur une toile blanche, plus large, et tente de relier les signes au sein d’une phrase unique, toujours au pastel. Il procède ici à un exil en dedans, ce même exil qui avait permis à Henri Michaux de poursuivre le mythe d’une ‘écriture-peinture’. 

Zoé Isle de Beauchaine, Mai 2019.


[1] Roland Barthes, ‘Sagesse de l’art’, in Cy Twombly. Paintings and Drawings, (New York: Whitney Museum of Modern Art, 1979) 

[2] R. Barthes, ‘Rhétorique de l’image’, in Communications IV, (Paris : Seuil, 1964), p. 40

[3] R. Barthes, ‘Le message publicitaire, rêve et poésie’, in Les Cahiers de la publicité, vol. 7, n°1, 1963, p. 95